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ÉCUMES DE LUMIÈRE

Écumes de lumière

Un poème de Pierre Wittmann inspiré par une photo de Jacques Henri Lartigue

Jacques Henri Lartigue - Sala, Rocher de la Vierge, Biarritz, août 1927
Jacques Henri Lartigue - Sala, Rocher de la Vierge, Biarritz, août 1927

La dernière vague s'est brisée sur le Rocher de la Vierge, 
le temps vient de s'arrêter, le 15 août 1927, à Biarritz. 
Des millions de gouttes d'eau restent suspendues dans le ciel… 
Dix-neuf heures, l'horizon s'apprêtait à engloutir le soleil. 
La soirée sera longue, elle n'a pas commencé, et ne commencera pas… 
son déroulement probable restera incrusté dans l'irréalité du rêve. 

La réverbération du couchant grave de petits arcs-en-ciel sphériques 
dans le déferlement des perles d'eau mutées en fossiles translucides, 
étincelles multicolores qui contiennent le souvenir de tous les mondes. 
La lumière est figée dans cette gerbe holographique, 
ouvrage multidimensionnel qui révèle la sagesse oubliée de l'univers. 
Minuscules coquillages nacrés, alguettes fluorescentes, cétacés microscopiques, 
larvules, planctons préjurassiques sont les illustrations de ce livre magique, 
sorti pour une minute éternelle des presses abyssales de l'océan.

Le temps, qui avait décidé de rendre ces archives insaisissables, 
les dissimulait dans le tourbillon imprévisible des particules élémentaires, 
le chaos des aberrations vibratoires, la confusion des précessions galactiques… 
La bibliothèque omnisciente du créateur tombait en pluie, dévalait en torrents, 
érodait les vallées, charriait alluvions et détritus, écumait les plages… 
La sagesse divine était bue, pleurée, pissée par les êtres multiples. 
Ignorée, elle échappait à la lecture des perceptions subtiles. 

Cette fusion improbable de l'eau, du ciel et de la lumière, 
expression spontanée des pulsions orgastiques de l'insondable, 
est un clin d'oeil du sans forme, une fioriture de l'invisible. 
Confidence du bout du monde tournant le dos aux ombres du passé, 
décalcomanie funambule sur le voile diaphane de l'instant, 
ce cri du coeur interrompu à brûle-pourpoint chante l'ineffable. 

Le langage impalpable de l'eau est le creuset des processus biologiques. 
Orages, cascades et brouillards illustrent la quintessence de toutes cultures, 
le défi à l'inertie entropique, la cohésion des structures évolutives. 
Etangs, puits et lagunes recèlent le miroir aux alouettes des astres et du néant, 
inaltéré par les éruptions fulgurantes et les vapeurs soufrées du contingent. 

L'élément fluide est le coagulateur bienveillant des réalités disparates, 
bain purificateur des souillures mentales ou support subtil d'émotions fugitives. 
La méditation scandée des rythmes moléculaires dessine le cycle incessant, 
voyage navette des âmes du monde sensible au métaphysique. 
La partition de la science cosmique se déploie sur fond de nuées chatoyantes, 
bouquets de fleurs célestes dans le jardin secret du rayon de la création. 

Sala fut choisie pour initier le décryptage, ce soir d'été aux confins des terres, 
anniversaire impromptu et apocalyptique de sa vieille incarnation. 
Son majestueux rocher noir fut changé en lutrin, en cette seconde de vérité 
où les harmoniques du big bang répondirent définitivement à l'écho du silence. 
Son amant, fidèle ange gardien, l'accompagne vers ce pèlerinage ultime, 
spectateur de marbre du rayonnement de la mémoire, silhouette anonyme 
qui protège sa pureté des regards indiscrets de l'ignorance. 

Le cerveau implose sous le symbole imperturbable du feutre protecteur, 
les hémisphères antagonistes conçoivent l'embryon d'une entité androgyne. 
Les spirales génétiques des neurones se branchent au registre suprême, 
une mutation spontanée implante la fréquence d'une conscience infinie 
dans la gamme ondulatoire des arpèges subliminales. 

Chaque touche colorée de cette fresque indélébile reflète l'infinité du créé, 
pointillisme titanesque qui se dissout dans l'immobilité du point ultime, 
infime trace de l'être qui justifie la fécondité du vide. 
La graine potentielle du tout s'est égarée parmi les grains de sable du Gange, 
bulle de rosée d'un jour naissant sur les berges mythologiques des ancêtres défunts. 

La paix absolue de l'un sans second, l'éternel repos d'un moment sans suite, 
point final de l'histoire, imprègne la source latente d'une vérité inconnue. 
Le berceau imaginaire de l'extase est capté par le déclic de la chambre obscure, 
image muette, mort ou renaissance de la mélodie poétique…

Dieu suspend son souffle avant l'avènement d'une ère versatile… 
Saurai-je jouir de ce répit pour violer le secret de ma vivante présence ici ? 

 

Chiang Mai, 4 janvier 1999

Created by Pierre Wittmann